cgreletlemoigne

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PLAIDOYER POUR UNE ENCHAINEE

PLAIDOYER POUR UNE ENCHAINEE

 

Il est tard. Je me glisse dans mon lit douillet. Les draps sont soyeux. Je me laisse doucement aller.

Je pense alors à cette femme. A l'autre bout du monde, elle est couchée sur une paillasse. Elle n'a pas de draps, ni d'oreillers. La moiteur de la nuit humidifie ses vêtements sales et déchirés. Elle frissonne de fièvre. Elle dort mal. Des insectes viennent perturber son sommeil agité. Elle n'a plus la force de les éloigner. Elle a marché tout le jour et ses pieds lui font mal. Je m'endors dans un sommeil plein de rêves.

 

Le jour est déjà levé depuis longtemps lorsque j'ouvre les yeux. J'entends le coucou chanter dans le jardin. Je sors avec peine de mon lit chaud. Elle est réveillée brutalement par un coup de pied dans les reins. Elle gémit et se relève avec peine. Son tortionnaire la regarde en riant, puis s'éloigne. Elle lui lance un regard de haine, mais il lui tourne déjà le dos. Elle a très peu dormi et s'est assoupie au petit matin. Le campement est sommaire, mais il semblerait qu'ils ne repartent pas aujourd'hui. Ses pieds, encore gonflés par la longue marche de la veille, auront un moment de répit.

 

La douche me fait du bien. Rien de tel pour bien se réveiller. Mon savon sent le lilas. J'en mets plus qu'il n'en faut, rien que pour le plaisir de son parfum. Je pense à elle. Pas de savon, ni d'eau à disposition. Aujourd'hui, elle ne se lavera pas. Ses cheveux sont sales et emmêlés. Elle refuse de penser tout simplement à de l'eau. Ce mot qui évoque tant de choses, la fait trop souffrir. Il y a des choses qu'il faut oublier pour pouvoir tenir et se contenter… de rien.

 

J'ai travaillé toute la matinée dans mon bureau, assise dans mon fauteuil tout neuf, acheté pour

m'éviter un mal de dos. J'écris l'histoire d'un homme déporté dans un camp en Allemagne. Je dois puiser en moi pour trouver les mots qui parlent de ses souffrances. Difficile d'expliquer ce que l'on ne subit pas. Par moment, une émotion monte en moi, mais je la repousse. Je dois me concentrer sur mon texte pour être le plus juste possible. Du moins, c'est ce que je crois…

Elle n'a pas besoin d'imagination. Ses souffrances sont inscrites sur son corps amaigri. Elle a mal partout. Son corps et son esprit gémissent de douleur. Une révolte gronde encore en elle. La rage la fait tenir encore et encore… Pour combien de temps encore ? Ses forces déclinent.

 

Midi. Je me prépare un plateau repas, un petit encas, sans prétention : un mini blinis avec un peu de tapenade, quelques tranches de saumon fumé norvégien (je le préfère à l'écossais) sur des toasts grillés, une petite salade d'endives agrémentée de carrés de fromage et de cerneaux de noix, le tout arrosé d'un Rosé de Provence. Je dois manger léger, car j'ai pris quelques kilos récemment.

Je pense à elle. A-t-elle seulement un peu de pain et une soupe de légumes ? Il y a longtemps qu'elle n'a pas mangé de yaouth ou de fromage. Son état de santé se dégrade de jour en jour. Elle n'a même plus d'appétit. Elle doit pourtant avaler l'infâme liquide qu'on lui sert, si elle veut tenir.

 

                                                                                               

Je me remets au travail devant mon ordinateur portable. A-t-elle seulement un crayon et un peu de papier pour écrire ? On le lui refuse parfois, mais elle tient bon et réclame jusqu'à ce que ses geôliers excédés, cèdent. Quel besoin a-t-elle d'écrire ? D'écrire quoi ? Dans cette jungle, il n'y a rien à raconter. Eux ne la comprennent pas. Elle est un boulet qu'ils se traînent depuis des mois, un boulet qui ne ressemblent plus à rien, mais qui continuent de les invectiver.

 

C'est le dîner. Ma famille est autour de moi. Les enfants racontent leur journée d'école, mon mari se plaint de son trop plein de travail. Le repas est vite expédié, car ce soir, il y a « la Nouvelle Star » à la télé. Depuis combien de temps, n'a-t-elle pas lu un journal ? Parfois, elle a le droit d'écouter la radio. Elle guette fébrilement des nouvelles des siens, peut-être aujourd'hui, entendra-t-elle un message de ses enfants ? Ils ont grandi sans elle depuis six ans. Six ans volés par les Farc ! Elle a pourtant essayé de leur échapper. Cinq fois, elle a recommencé. Cinq fois, elle a été reprise et punie. Attachée par des chaînes à un arbre pendant des heures, battue et humiliée, rien ne lui a été épargnée. Rien ne les a émus. Elle est devenue une martyre.

 

La soirée est terminée. Je pense encore à elle. Je me dis que je n'ai pas son courage. Je voudrais faire quelque chose. Je  me dis que je serai prête à aller la chercher dans la jungle, mais je sais que je ne saurais même pas tenir deux heures de marche dans cet enfer. Alors, j'écris. J'écris ce plaidoyer pour toi, Ingrid. Un plaidoyer pour une enchaînée, un plaidoyer pour une martyre !

Que ces quelques mots résonnent dans nos consciences et nous donnent l'envie de nous unir pour la libération d'Ingrid Betancourt.

  

Texte de Christine Grelet-Le Moigne

 

 

 

 

 

 

 

 



07/03/2008
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